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GuillaumeErard
Comprendre l'Aïkido
Écrit par Olivier Gaurin   
Mercredi, 21 Janvier 2009 00:00
Olivier Gaurin
Olivier Gaurin est un chercheur en Aïkido, également auteur du livre « Comprendre l'Aïkido[1] ». Inquiet face à une approche toujours plus sportive de notre art martial, il nous rappelle les attaches culturelles qui font partie intégrante de l'Aïkido. Vivant au Japon depuis plus de vingt ans, imprégné de la culture ancestrale et quotidienne de son pays d'adoption, il nous livre ses pensées quant à la façon dont tout aïkidoka digne de ce nom devrait aborder la pratique...

Chaque instant de notre vie, nous sommes confrontés à un double dilemme difficile à résoudre : « Comment survivre et pourquoi ? » en comprenant « sur-vivre » : « vivre plus loin », dans le sens de se sentir et demeurer vivant en soi, pour, dans et avec le monde. Dire cela en 2008 vous paraît peut-être incongru en nos temps d'assistanat, de sécurisation à outrance et de technologie avancée (du moins dans les pays riches, et bien entendu si vous n'êtes pas l'un des laissés pour compte, RMiste ou SDF, de notre nouveau monde d'ostentation et de gâchis permanent). Pourtant rien n'a changé sur ce sujet depuis la préhistoire, sinon les supports, les décharges et les rapports socialisés de cette inquiétude, ainsi que la conscience qu'on peut en avoir (peut-être ?). À partir de là a émergé au siècle dernier l'idée d'Aïki. En fait, plus qu'une émergence, c'est une idée bien ancienne qui a plutôt été reprise, recadrée puis réadaptée, avec plus ou moins de bonheur d'ailleurs, sur l'idée originale japonaise de « Aïki ». Cette idée, qui consiste à expérimenter et comprendre la dynamique des échanges physiques ou autres, pour la transformer en dynamique des flux dirigés, n'était pas propre à cet Aïki qui devint un jour et très récemment : « l'Aïkido ». On retrouve en effet ce terme ou cette notion Aïki dans bien des arts japonais anciens. Elle est même l'une des composantes fondatrice de la culture japonaise au sens large. Les rapports sociaux au Japon sont ainsi placés sous cet impératif « Aïki », même si le mot n'est pas directement prononcé comme tel.

Olivier GaurinIl faudrait enfin bien comprendre d'où vient l'Aïkido d'aujourd'hui pour saisir combien cet art n'est qu'une facette très minimaliste d'un pan entier de civilisation et de culture (culture de la confrontation martiale bien sûr mais pas seulement), culture à un niveau très basique des rapports humains (universalité), ou celle plus historique des rapports de l'Homme « Japon » à son monde. Je dis bien ici : « L'Aïkido d'aujourd'hui » et qu'on ne s'y trompe pas. Le fondateur de l'Aïkido, Ueshiba Moriheï, fut non pas l'inventeur de ce mot Aïki-do, ni l'inventeur de cet « Aïkido d'aujourd'hui » (privé la plupart du temps d'Aïki). Certains, que je ne saurais blâmer complètement, parlent ici « d'Aïkido moderne ». C'est bien aussi, mais encore faudrait-il savoir ce qu'était l'Aïkido originel, qui n'était rien d'autre au niveau de son répertoire de mouvements qu'une partie très limitée des techniques Aïki- Jujutsu du Daïto-Ryu par exemple, mouvements agrémentés de... oui, de culture : des principes d'Omoto-Kyo (la secte), de Shintô (la religion animiste japonaise) et... de bien d'autres facteurs de pensée et d'action, comme par exemple d'un « mixte » de la culture martiale japonaise traditionnelle (dans les faits : un beau fatras organisé qui faisait sens).

À ce moment du discours, ceux en France ou dans le monde (je ne parle pas du Japon) qui connaissent quelques mouvements de Daïto-Ryu à haut niveau (pas le premier niveau Jutsu, justement, mais le niveau Aïki) lèvent en principe ici le doigt et l'on peut dire, comme clamait Cyrano : « ... Oui, approchez-vous jeunes héros ! Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? Vous ? Non ! Vous ? Non !... (silence)... Pas un nom ? Pas un doigt ? ». C'est bien, je continue : donc, disions-nous, son promoteur originel, Ueshiba Moriheï, sur ce manque, cette carence de doigts qui se lèvent, est en cela devenu carrément mythique. Il est même devenu un réel personnage « mythologique ». Pourquoi ? Tout simplement car les racines de cet Aïkido ont été coupées de façon volontaire, entre autres par son fils Kisshomaru, dans un souci très pragmatique et tout à fait logique de vulgarisation (lire ici : « de façon cataloguée, donc rassurante, mais sans les secrets personnifiés »).

Car, effectivement, le fondateur de l'Aïkido est le personnage qui est à la fois la charnière personnifiée entre :
- le concept Aïki du Bu-Jutsu ancien (Aïki guerrier : pour vaincre)
- le concept « Aïki-pacifiste » plus moderne (pour vivre « autre chose » (sur-vivre) que « le vaincre » ou le « être vaincu » /pour sur-vivre, c'est-à-dire vivre autre chose que le « vaincre » ou « être vaincu ») qu'il a formaté après la seconde guerre mondiale
- et enfin le concept d'un Aïki gymnique, tel qu'on le reconnaît aujourd'hui comme étant « l'Aïkido » le plus souvent (pour... transpirer : le « sport Aïkido » ; bah oui, puisqu'il est amalgamé au Ministère des Sports et qu'il en répète les schémas structurels !).

Olivier GaurinEn effet : qui parle aujourd'hui de Ki ? Qui parle de « l'Aïki » du terme « Aïkido » ? Du « sens Aïki » des mouvements ? De leurs implications naturelles au niveau technique ou physiologique ? Pratiquement personne ! Car, pratiquement personne ne sait ce que tout cela veut dire, hormis ce que raconte « bêlement » un discours stéréotypé, livré in facto avec l'apprentissage de l'Aïkido dans tout dojo qui se respecte, comme une mallette de travail en skaï l'est avec l'embauche de tout futur représentant de commerce.

Pour la forme... euh... c'est souvent pire : on essaye souvent de réinventer des techniques qui ne fonctionnent plus très bien puisqu'on en a oublié l'origine, donc le sens (le travail sur Morote-Dori en est un exemple flagrant). L'Aïkido est finalement devenu un sport où les forts, les orgueilleux et les puissants réussissent contre les moins forts. Alors que l'Aïkido originel était justement l'art de faire fonctionner un « Aïki » possible pour tout un chacun face à une problématique de placement ou de préservation de son intégrité personnelle.

Question révision de l'Histoire et retournement des valeurs : excusez du peu ! Alors, on se donne de bonnes raisons, bien sûr, on fait de beaux discours, sans aucun doute : cela donne des techniques de l'apparence et de la virulence démonstrative là où les anciennes façons de faire marchaient bien mieux sans être forcément aussi spectaculaires. Pourtant qui dit pertinence ou économie de geste et d'effort dit aussi concordance physiologique, et on peut s'alarmer à juste titre des techniques actuelles et de leur corollaire : les douleurs chroniques des aïkidoka d'aujourd'hui...

En cela, les textes, comme certains senseï qui viennent parfois essayer de remettre un peu d'ordre, ils montrent quoi ? Juste de nouvelles choses ? De nouvelles techniques ? De nouvelles « façons » ? De nouveaux « tours » ? Ils montrent plutôt, avec force symboles, avec des interprétations justes ou parcellaires, et aussi parfois maladroites ou erronées, une certaine recherche dirigée vers... des compréhensions de l'Aïkido, vers sa profondeur son savoir. Ils permettent un élargissement des visions possibles de l'Aïkido et s'autorisent aussi parfois à dire des merveilles absolues, c'est rare mais ça existe, oui, oui ! Tenez : je pense par exemple à l'article de Kono Senseï.

Il est donc aisé de croire qu'on peut apprendre sans les textes, c'est-à-dire sans une écriture, sans une Histoire (avec une majuscule ici), de façon uniquement orale ou intuitive. C'est possible d'ailleurs. Mais c'était davantage possible autrefois lorsque les systèmes d'enseignements, de transmission du savoir pour être plus exact, se calaient sur un rapport de disciple à Maître, un rapport personnel et différentié. Plus simplement parlant : c'était possible lorsqu'il y avait encore des Maîtres, car aujourd'hui, il en subsiste peu (du moins, dignes de cette dénomination je pense). Le Maître est une espèce elle aussi en voie de disparition dans nos pays. C'est très étonnant d'ailleurs comme paradoxe par rapport à ce que je disais précédemment : c'est plutôt dans les sociétés ou communautés que l'on décrie comme « arriérées » que se trouvent encore des Maîtres.

Olivier GaurinLa transmission actuelle s'effectue sur des trames d'enseignement qui n'ont rien à voir, par leur superficialité, avec ces anciens apprentissages très longs, « d'Homme à Homme », « de destin à destin ». C'est pourquoi je crois qu'il ne faut pas se priver d'étudier les textes, tous les textes, de façon à retrouver son chemin dans cette brousse que sont devenus à ce jour les arts martiaux (surtout en occident). Car un texte est, comme une partition pour la musique, une forme de cartographie. Il permet toujours de cheminer plus sereinement dans une voie à la géographie moins claire qu'on veut bien nous le faire croire. Il permet aussi de faire des choix de directions, de parcours, de traversées, quitte à les renier plus tard si on estime s'être fourvoyé (ou que tel ouvrage ou tel propos s'était fourvoyé), car le zigzag, l'errance, l'erreur, font aussi partie du cheminement, de la voie.

Intellectualisme ici ? Ce serait un grand tort de penser cela. Ô Senseï le fondateur de l'Aïkido était un lettré (dans le sens ici de : « quelqu'un qui possède des savoirs »), ses meilleurs élèves (pas forcément les plus connus) étaient ou sont devenus pour la plupart des lettrés à son contact. Lorsque l'on rencontre aujourd'hui encore les anciens élèves survivants du fondateur, on est parfois stupéfait de voir combien les profondeurs de l'art étaient bien là à l'époque et sont demeurées intactes et pétillantes : l'Aïki, sous condition de ce savoir, ça allait, ça va très loin ! Car l'Aïkido est un art fondateur d'une forme culturelle du « vivre autrement » et d'un certain « retour à la vie ». En effet, basé sur les principes de cet Aïki ancien, il a apporté à cet antique Aïki guerrier (ou devrait y apporter) une vision nouvelle des arts martiaux : celle d'un art enfin dégagé de l'agressivité et de la violence, avec un propos créateur de « reconversion » de l'agressivité (création ≠ destruction). Et là, enfin, on devait pouvoir s'extraire de la préhistoire !

Mais non : on nous y fait retourner au contraire ! La dérive communément admise qui consiste à faire glisser la pratique de notre art vers une activité à dominante sportive (la quantité et la force passera avant la qualité et le savoir), donc minimisant cet aspect technique et culturel, est donc un grand dommage pour l'Aïkido... et pour le monde. Il serait bon de prêter une attention critique sur les discours stéréotypés, « acculturés », de l'enseignement de l'Aïkido actuel (énoncés fait par ignorance le plus généralement, ou par naïveté entretenue, ou... Mais non, je me tais en cet endroit).

Dire ainsi que la technique viendra avec l'entraînement est juste. Rien ne remplace en effet l'expérimentation, à condition, au-delà du shodan surtout, de garder à l'esprit ces deux pistes :

1. Lors d'un mouvement, lors des entraînements, toute douleur anatomique persistante (ces trois mots « en association » ont leur importance ici) sur les articulations de Uke montre une erreur de technique ou une méconnaissance technique de l'Aïki évidente : Kotegaeshi ou Shihonage par exemple. Mais je pense aussi en disant cela aux genoux, les nôtres (suwari-waza), aux lombaires, les nôtres (par une utilisation correcte des mains par exemple, du Shiseï interactif entre les intervenants au sein des mouvements eux- mêmes), etc. Ces pratiques mortifères de l'aïkido par la douleur, par la rapidité ou par la surprise ne sont que des tentatives de domination affichées, camouflées ou larvées (pareillement pour leurs corollaires : les tentatives de « dressage » ou « d'intimidation »). Car, et à moins d'une connivence partagée sur ce propos d'entraînement (à la douleur par exemple) même avec le sourire, même avec de soi-disant « bons » arguments, cette forme de pratique montre un fourvoiement dans la technique de l'Aïki.

2. Un mouvement qui ne marche pas naturellement et sans heurt et sans douleur avec un néophyte (quelqu'un qui n'a jamais fait d'Aïkido) est un mouvement faux au niveau Aïki, même s'il marche très bien avec un aïkidoka expérimenté...

olivier_04La technique vient donc avec l'entraînement, soit, mais je pense a contrario que s'imaginer que l'Aïkido viendra juste par l'entraînement est aussi une erreur. L'Aïkido vient également par l'étude, par les études... et par l'étude des textes aussi par exemple... Il faut chercher, chercher sans relâche, ne pas se démobiliser sous prétexte d'entraînement facile ou de « train-train d'un savoir prédigéré livré sur un plateau d'argent ». Il faut creuser, encore et encore, pour comprendre (« prendre avec soi »), pour élargir son champ de vision, son champ d'action, son champ de perception, de disponibilité, son champ d'attention, et enfin pour essayer de vraiment s'en sortir et... savoir.

Sur-vivre, ainsi, c'est renaître chaque jour (ou « continuer à naître chaque jour » aurait dit Edmond Rostand). C'est donc découvrir, approfondir, et chaque jour d'une nouvelle façon et chaque jour de nouvelles choses, même si elles paraissent semblables à celles de la veille (justement si elles paraissent semblables)... ou complètement inverses ou opposées. À rebours : s'endormir sur son entraînement ou sur sa façon de penser est une façon de mourir à l'entraînement. C'est une façon donc de perdre pour soi et pour autrui la possibilité de trouver cet Aïki pertinent de l'Aïkido, quelque part, un jour, l'Aïki du « Grand Aïkido », du moins tel que le rêvait, l'effectuait et le montrait le fondateur.

Et c'est le sens moral de « Zanshin » qui est en jeu ici (« Zanshin » : disponibilité/attention/vigilance), un sens ô combien perdu aujourd'hui ! Je crois donc qu'il faut toujours prendre garde à cet endormissement d'un rapide : « je savais », d'un rapide : « je sais », comme du : « je vais savoir un jour... », ainsi que du : « on va bien finir par nous faire savoir ».

Rien n'est jamais bien servi sur ce plateau, et ceux qui vous le feraient croire... ces marchands de sables, sont ceux dont le plateau est le plus souvent passablement vide. Non, c'est à nous, dirais-je, Hommes libres de l'Aïki, enfin sortis de la préhistoire des affects de l'illusion et sortis de ceux de la domination, et par l'Aïkido, par la notion pleine de sens et si puissante de l'Aïki, par ce savoir qu'il faut aller chercher grâce au Dô, c'est à nous d'essayer de remplir avec équilibre et volonté ce plateau « aïki » effectivement commun du grand savoir du monde, pour le juste, la paix, et la sérénité de tous.

Bien à vous tous, bonne recherche, bon courage... et bon entraînement.
_________________________

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  • [1] O. Gaurin. Comprendre l'aïkido, Paris, France : Budo Editions, 2002.


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