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Alan Ruddock : Un irlandais à la rencontre de O Senseï Moriheï Ueshiba
Écrit par Guillaume Erard   
Mardi, 05 Février 2008 10:03
Alan RuddockFaisons connaissance aujourd'hui avec un homme qui peut être considéré comme un pionnier dans le développement des arts martiaux européens. Alan Ruddock fût le tout premier pratiquant en Irlande de Karaté, puis d'Aïkido. Elève surdoué et assidu de Murakami Senseï, il fut nommé à seulement seize ans, représentant officiel de la British Karate Federation pour l'Irlande. Il découvrit également l'Aïkido au contact de Murakami, ce qui l'amena à partir au Japon pour étudier sous la direction de O Senseï Moriheï Ueshiba pendant 3 ans, un privilège partagé par aucun autre Irlandais. A présent 6e dan, Alan Ruddock dirige son groupe, l'Aïki No Michi, et voyage très régulièrement en Europe et au delà pour faire profiter les pratiquants de sa grande expérience. Ce budoka exceptionnel, gentleman véritable et homme d'une sagesse infinie a accepté de nous emmener avec lui pour un petit voyage dans le temps afin de revenir sur un parcours atypique et une vie dédiée aux arts martiaux.

Guillaume Erard : Comment en êtes vous venu aux arts martiaux ?

Alan Ruddock :
Alors que j'avais environ 13 ans, j'ai trouvé un livre de E.J. Harrison [NDLR : Journaliste Anglais ayant passé une vingtaine d'années au Japon, il est en particulier connu pour avoir été le premier pratiquant étranger de Budo] sur le Judo dans la collection de mon frère. Ma curiosité fut piquée puis mon intérêt grandi à partir de cette découverte.

2008-01-28-Ruddock-16.jpg
Ruddock and Murakami
Guillaume Erard : Vous êtes connu comme un pionnier du Karaté et l'importateur de cet art en Irlande. Comment avez-vous découvert le Karaté ?

Alan Ruddock : C'est en fait parti du même livre car après avoir lu celui-ci, je me suis mis à la recherche d'autres ouvrages sur ce thème et j'ai finalement trouvé un autre livre, écrit par le même auteur, traitant du Karaté.

Guillaume Erard : Comment parveniez-vous à vous entraîner sans aucun professeur à vos côtés pour vous guider ?

Alan Ruddock :
Je faisais comme je le pouvais, avec l'aide d'un ou deux camarades de classe. J'avais aussi réussi à me procurer le magnifique livre par Nishiyama et Brown [NDLR : Karate: The Art of Empty-hand Fighting publié en 1960]. Ce livre me fût particulièrement utile. J'ai également construit un makiwara dans le fond du jardin de mes parents et je m'entraînais là-bas.

Guillaume Erard : De fil en aiguille, à force de persévérance et de voyages en Europe pour vous perfectionner, vous êtes devenu le représentant officiel de la Japan Karate Association (JKA) en Irlande. Comment ceci s'est-il passé ?

Alan Ruddock :
Ce n'est pas tout à fait exact. En fait, j'ai contacté par la Fédération Britannique de Karaté pour les rejoindre. Plus tard, j'ai fondé l'Irish Karate-Do Society. Pour tout vous dire, le JKA ne fût pas implanté en Europe avant que je parte pour le Japon. Notre professeur à l'époque était Tetsuji Murakami Senseï. Il avait appris le Judo, l'Aïkido et le Karaté au Japon, dans l'école de maître Mochizuki.

Ruddock à l'entrainement dans les années 60

Ruddock (right) training in the early 60's

Guillaume Erard : Quelle était votre relation avec Maître Murakami ? Quel genre d'homme était-il ?

Alan Ruddock :
Il était jeune, un homme extrêmement dur. Entre nous, nous disions qu'il devait avoir été dans les commandos suicides pendant la guerre (rires) ! Il ne parlait que le Japonais et le Français. La plupart des instructions que nous recevions au dojo et dont je me souvienne sont soit en Français, soit en Japonais. De toute façon, si vous ne compreniez pas ce qu'il vous disait, il vous collait une grande claque dans la figure pour vous aider à recentrer votre attention (rires) ! Evidemment, je ne parlais absolument pas le Français et encore moins le Japonais... et pourtant jamais je n'ai oublié les instructions de Maître Murakami dans ces deux langues, car je peux vous dire que j'ai reçu mon lot de corrections de la part du Maître. Pourtant, après le cours, hors du dojo, c'était un homme complètement différent, très aimable et de nature agréable, toujours une cigarette Gitane au bec.

Guillaume Erard : Comment avez-vous commencé l'Aïkido ?

Alan Ruddock : J'ai découvert l'Aïkido grâce à Murakami Senseï lors du premier stage de Karaté auquel j'ai assisté en Angleterre. C'est d'ailleurs là-bas que j'ai passé mon premier grade en Karaté avec Murakami. C'est également à ce moment-là que j'ai compris la valeur du livre écrit par Nishiyama et Brown malgré qu'il ait été ma seule source d'instruction, Murakami me décerna directement le 5e kyu [NDLR : il y a traditionnellement dix kyu en Karaté Shotokan avant le premier dan]. Pour revenir à l'Aïkido, le cours qu'il donna ne dura qu'une heure mais ce fût suffisant pour que le virus de l'Aïkido me prenne ! La situation était pire qu'en Karaté : il n'y avait personne qui puisse m'apprendre l'Aïkido en Irlande, alors je me suis mis une fois de plus à apprendre en autodidacte à l'aide cette fois du livre de Koichi Toheï [NDLR : Aikido, the Arts of Self-Defense paru en 1960].

Guillaume Erard : Vous avez ensuite décidé de vous perfectionner à la source...

Alan Ruddock :
Oui, je me suis engagé dans la marine marchande en tant qu'officier de liaison radio et j'ai voyagé tout autour du monde pour finalement séjourner brièvement au Japon. Je suis allé visiter le Hombu Dojo et bien qu'O Senseï ne fut pas présent ce jour-là, j'ai quand même pris la décision de revenir pour étudier l'Aïkido. J'ai dû avant cela revenir en Irlande pour économiser suffisamment d'argent pour repartir.

Guillaume Erard : A votre retour en Europe, êtes-vous entré en contact avec le groupe de Monsieur Williams [NDLR : Ken Williams, le premier Aïkidoka Anglais, voir à ce sujet l'article de Henry Ellis] au Royaume-Uni ?

Alan Ruddock :
Effectivement, à mon retour, j'ai profité de l'opportunité pour participer au stage d'été organisé par Monsieur Williams en Angleterre. L'instructeur était Maître Nakazono. Ce fût d'ailleurs ma seule instruction formelle en Aïkido avant que je ne retourne au Japon.

Guillaume Erard : Vous êtes donc finalement reparti pour le Japon...

Alan Ruddock : Eh oui, j'ai une fois de plus traversé le monde pour revenir au Japon... J'y suis allé de la façon la moins onéreuse possible : j'ai vécu six semaines sur le pont du navire messager maritime « le Viet Nam » parti de Marseille.

Alan Ruddock à DublinGuillaume Erard : Quelles furent vos premières impressions lorsque vous êtes arrivé au Hombu dojo ?

Alan Ruddock :
[le regard lointain] C'était l'ancien dojo, très agréable, je me sentais comme à la maison. On était très peu d'étrangers et encore moins qui pratiquaient quotidiennement.

Guillaume Erard : Finalement, vous avez rencontré O Senseï. Comment avez-vous ressenti cette rencontre, avez-vous senti, comme beaucoup disent, qu'une sorte de magie l'entourait ?

Alan Ruddock : Je n'ai aucun intérêt envers ceux qui parlent de magie. O Senseï était un vieil homme merveilleux, quelqu'un qui avait quelque chose de très spécial, quelque chose dont nous cherchions tous à nous rapprocher, mais certainement pas de la magie.

Guillaume Erard : J'imagine qu'en tant que Karatéka, après le type d'entraînement que vous avez reçu, vous étiez plutôt difficile à impressionner.

A.R.
: Lorsque j'ai vu O Senseï pratiquer pour la première fois au dojo, j'ai porté une attention très respectueuse à ce qui se passait. Je ne pensais pas que quoi que ce soit de surnaturel ou de magique se passait, ça avait l'air bien trop facile ! En tant que Judoka et Karatéka, je me demandais comment cet homme pouvait bien faire pour rendre les choses apparemment si faciles. Ceci fut en fait au centre de mon attention tout au long de mon séjour.

Guillaume Erard : Pourriez-vous nous décrire Moriheï Ueshiba ?

Alan Ruddock :
Lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, il avait plus de 80 ans. A une époque antérieure, il avait certainement dû être différent dans beaucoup d'aspects et je ne peux parler que de ce que j'ai vécu. Il était totalement en dehors de la formalité traditionnelle japonaise. Je veux dire qu'il avait l'air de vivre sa vie comme s'il pensait qu'il valait mieux ne pas toujours adhérer aux formalités usuelles. Cet homme était une énigme, pas deux personnes qui l'ont côtoyé ne vous raconteront la même chose ! C'était quelqu'un qui possédait quelque chose de très spécial mais qui n'a jamais vraiment cherché à exposer ou transmettre le secret de son art. Si vous l'aviez rencontré dans la rue, vous auriez sans doute pensé qu'il s'agissait juste d'un vieux bonhomme japonais habillé en costume traditionnel.

Guillaume Erard : Franchement, que pensez-vous des prétendues prouesses surnaturelles dont on nous parle souvent à son sujet ?

Alan Ruddock : Je trouve cela sans intérêt. Je pense juste que ces histoires sont plus dues à l'ignorance de leurs conteurs qu'autre chose. Si vous rencontriez un habitant de la forêt amazonienne et que vous utilisiez votre téléphone portable pour vous faire livrer quelque chose par hélicoptère, cette personne penserait sûrement que vous êtes en train d'accomplir une sorte de magie. Pourtant, donnez-lui un téléphone portable et il comprendra alors à quel point ce fut facile d'accomplir ce que vous avez fait. En ce qui concerne les choses que faisait O Senseï, si vous commencez à comprendre le sens de Aï et de Ki, le téléphone portable est à la portée de votre main !

Guillaume Erard : Comment était l'entraînement à l'époque et à quelle fréquence pratiquiez-vous ?

Alan Ruddock : Je m'entraînais tous les jours, même le dimanche. Il y avait deux cours tôt le matin, une session à trois heures et un cours le soir. Le dimanche, il n'y avait qu'un cours, animé par Saïto Senseï d'Iwama. Je prenais également des cours particuliers à 10 heures du matin. O Senseï donnait également des cours particuliers à une ou deux personnes pendant la semaine, souvent des gens plus âgés et leur Uke était toujours l'un des uchi deshi.

La nature de la pratique variait grandement d'un professeur à l'autre. Certains professeurs étaient plutôt sympathiques, d'autres beaucoup plus sévères. Même pendant la même session, les variations dans la façon dont les gens effectuaient la même technique étaient très importantes. Je me souviens d'une fois où une jeune Japonaise projeta Terry Dobson [NDLR : le premier américain uchi deshi étranger au Hombu dojo (à partir de 1960)] si violemment qu'il perdit presque connaissance (rires) ! Alors qu'il se disait : « Oh non, je vais être obligé de pratiquer pendant tout le cours avec une fille ! », cette projection lui rappela que les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent.

Alan Ruddock à GalwayGuillaume Erard : Pourriez-vous nous parler des autres étrangers présents à l'époque ?

Alan Ruddock :
J'étais le seul Irlandais et Ken Cottier le seul Anglais. Il y avait cinq ou six Américains, dont Terry Dobson. Henry Kono était le seul Canadien. Il y avait aussi un Norvégien et deux Allemands qui étaient là pour pratiquer le Judo et qui venaient de temps en temps à l'Aïkikaï. Si me rappelle bien, j'étais le seul qui ait fait le voyage exprès pour étudier l'Aïkido ! Mon visa initial d'un an portait d'ailleurs la mention : « pour pratiquer l'Aïkido » (rires) !

Guillaume Erard : Etait-ce difficile pour les étrangers ?

Alan Ruddock :
En tant qu'Irlandais, je n'avais pas de problèmes, plutôt l'inverse (rires). Il y avait par contre un peu d'antagonismes dirigés vers les Américains à cause de la guerre du Vietnam, mais à l'intérieur du dojo, on ne vous faisait pas d'ennuis du moment que vous vous entraîniez sérieusement. Financièrement, c'était facile, la livre sterling valait à peu près 1000 yens et le loyer mensuel n'excédait pas les 8000 yens si bien que deux ou trois cours d'Anglais par mois arrivaient à couvrir le loyer ! C'était très différent de ce que c'est aujourd'hui.

Guillaume Erard : Et pour les femmes, étaient-elles traitées différemment des hommes ?

Alan Ruddock :
Il y avait peu de femmes Japonaises et seulement deux étrangères, deux Américaines ; Joanne Shimamoto (qui se maria plus tard avec Akira Toheï Senseï) et Virginia Mayhew qui était deuxième dan et qui fonda plus tard l'Aïkikaï de Hong-Kong avant que Ken Cottier n'en reprenne le contrôle.

Guillaume Erard : Y avait-il une différence dans l'atmosphère des cours de O Senseï par rapport à ceux des autres Senseï ?

Alan Ruddock :
Lorsque la maison d'O Senseï fût détruite pour faire place au nouveau bâtiment de l'Aïkikaï, il anima de nombreuses classes auxquelles je participais évidement avec ferveur. Avant cela, il ne faisait pas de cours complets mais entrait juste dans le dojo, montrait quelques techniques et ensuite parlait à quelques étudiants avant de se retirer dans le petit bureau du dojo pour regarder le cours derrière la fenêtre. L'atmosphère durant les cours était similaire, quel que soit l'enseignant. Bien sûr, dès qu'O Senseï faisait le cours, j'essayais de faire très attention à ce qu'il faisait, mais souvenez-vous qu'aucun enseignant ne faisait un cours de la façon que nous connaissons aujourd'hui. L'enseignant faisait la technique et tout le monde essayait de reproduire du mieux qu'il pouvait. S'il venait aider, c'était juste en remontrant une fois de plus la même technique, de la même façon. En fait, le seul qui « enseignait » au sens occidental du terme était Koichi Toheï qui avait lui-même été à Hawaï et aux Etats-Unis.

Guillaume Erard : Avez-vous des souvenirs particulièrement notables de cette époque ?

Alan Ruddock :
J'ai beaucoup, beaucoup de souvenirs, en particulier du vieux dojo. Je suis en fait en plein dans la rédaction d'un livre et j'en ai relaté plusieurs dans le texte. La chose dont je me souviens particulièrement est l'atmosphère « normale » du dojo. Pas de formalité stupide, juste de l'amitié, pas de pratique idiote, violente ou vicieuse comme on le voit parfois ailleurs...

Les étudiants étrangers autour d'O Senseï
(photo: George Willard)

Guillaume Erard : Pourriez-vous nous décrire les personnes suivantes en quelques mots ?

Alan Ruddock :
Toheï Koichi était le seul qui donnait des cours ou parlait aux étrangers en anglais. Son style était extrêmement libre... A présent il est connu pour le Ki Aïkido. J'allais à tous les cours qu'il animait au petit dojo d'Iidabashi.

Kisshomaru Ueshiba était finalement beaucoup plus formel, il était le fils du Maître qui essayait de transmettre ce qu'il avait compris de façon simple et systématique.

Shoji
Nishio était très intéressant car il avait enseigné le Iaïdo avant l'Aïkido. J'allais beaucoup à ses cours dans un petit dojo au nord de Tokyo. Il avait l'habitude de faire un mouvement de Karaté ou d'épée au début d'un cours pour ensuite montrer une multitude de mouvements d'Aïkido découlant de ce mouvement initial.

Seïgo Yamaguchi ne démontrait qu'une petite sélection de mouvements dans l'année. Le personnage et son Aïkido étaient extrêmement intéressants. C'est lui qui a importé l'Aïkido en Malaisie et il respectait beaucoup Virginia Mayhew qui enseignait alors à Hong-Kong.

Kisaburo Osawa était un personnage merveilleux. Il avait l'air si gentil et calme dans sa technique... mais vous réalisiez rapidement son efficacité lorsqu'il démontrait un mouvement sur vous !

Morihiro Saïto venait toujours pour animer le cours du dimanche matin. Certaines fois, il ne portait même pas son hakama. C'était quelqu'un de très puissant. Maintenant il est connu pour son style « Iwama » mais à l'époque, chaque enseignant avait son style et on ne mettait pas de nom dessus. Je ne me souviens d'aucune classe d'armes donnée par Saïto Senseï lorsque j'étais au Hombu Dojo.

Alan RuddockDe temps en temps, un Senseï prenait un bokken afin d'illustrer un principe ou un mouvement de taïjutsu mais c'est tout et c'était rarissime. La seule classe d'armes que j'ai faite était avec Toheï Senseï, alors qu'O Senseï n'était pas en ville. Nous avons fait Irimi nage contre une attaque shomen uchi au bokken. Je me souviens que c'était de la folie ce cours, avec des gens qui volaient dans tous les sens. J'ai d'ailleurs été frappe à la colonne vertébrale pendant cette classe, ce qui paralysa mes bras pendant quelques temps. A ce point, j'avais pratique pendant plus de 200 jours sans interruption ! J'avais décidément grand besoin d'un break...

Mitsugi Saotome, dont j'ai suivi pas mal de classes, était quelqu'un de très simple et ordonné.

Yasuo Kobayashi était complément différent, lors des cours particuliers qu'il me donnait, il passait plus de temps à chuter que moi afin de me montrer précisément comment je devais faire.

Norihiko Ichihashi me donnait aussi beaucoup de cours particuliers et lui, il me projetait dans tous les sens continuellement ! (rires).

Guillaume Erard : Il est admis qu'il n'y avait pas de cours d'armes au Hombu dojo de Tokyo à l'époque mais pourtant, il y en avait à Iwama. Avez-vous une idée quant à l'opposition de O Senseï pour la pratique des armes à Tokyo ?

Alan Ruddock :
Toheï faisait des cours d'armes à Iidabashi mais il est vrai que je n'ai assisté qu'à un seul cours où des armes étaient utilisées à Tokyo... O Senseï disait souvent qu'on devait apprendre à se servir de nos corps avant de vouloir se servir d'une arme. Le point important est ce qui se passe dans notre tête, pas dans nos mains.

Guillaume Erard : Que pensez-vous de la doctrine : l'Aïkido c'est un 1/3 de Taïjutsu, 1/3 d'Aïki-Jo et 1/3 d'Aïki-Ken ?

Alan Ruddock :
Je pense que c'est une position beaucoup trop péremptoire. Je pense que si vous essayez de bouger à la façon ordinaire des arts martiaux, vous ne comprendrez pas la nature ouverte de l'Aïkido d'O Senseï. En Aïkido, une arme, qu'elle soit un AK-47 ou une poêle à frire, ne devrait être qu'une extension de notre corps et pas un art à part entière. Adressez-vous à des pratiquants d'écoles de Kenjutsu ou de Jo, ils vont sûrement rire de vos mouvements d'Aïki-Ken et d'Aïki-Jo. C'est parce que l'origine de ces mouvement est dans l'Aïki, pas dans les armes. Quelqu'un qui a bien compris l'Aïkido à mains nues peut tout à fait accomplir les mouvements d'Aïki-Ken ou Aïki-Poêle-à-frire sans jamais avoir touché l'un ou l'autre de ces instruments de sa vie ; tout vient du corps.

Guillaume Erard : Certaines personnes disent qu'O Senseï n'était que très rarement à Tokyo. Combien de fois l'avez-vous vu sur le tapis ?

Alan Ruddock :
Je l'ai vu pratiquer environs 200 fois. Sa maison était à l'origine attachée au dojo. Tous les jours où il était à Tokyo, il entrait dans le dojo au moins pour démontrer quelques techniques. Après, lorsque le nouveau dojo a été construit, il lui arrivait souvent de venir au dojo en keïkogi et de faire un cours complet. Je peux vous dire que je guettais ces moments-là !

Plus tard, il commença à avoir de sérieuses crises de maladie. Je me souviens d'un matin où on nous dit à tous de quitter le dojo. Alors que je quittais les lieux, je vis O Senseï allongé sur son futon, en plein milieu du tatami, devant le shomen. En d'autres occasions, il dormait juste sur le sol du petit bureau, auquel on accédait directement depuis le dojo.

Un jour, je suis allé le voir alors qu'il était étendu sur son futon dans le bureau. Joanne Shimamoto, qui vivait juste en face du dojo et qui venait prendre soin du Maître et l'aïkidoka anglais qui voulait le rencontrer vinrent avec moi. Joanne et moi nous assîmes en seïza alors que l'Anglais s'allongea négligemment à côté de lui. O Senseï dit à ce moment là : « Cet homme n'a aucunes manières ». Le type était de Londres et avait un fort accent Cockney (je devais d'ailleurs traduire ce qu'il disait aux Américains qui ne comprenaient pas un mot de ce qu'il racontait). Il décida enfin que le Hombu dojo ne faisait pas du vrai Aïkido et il me demanda de l'emmener jusqu'au train pour Iwama. La pratique là-bas ne lui plut pas non plus. Une fois, lors d'une fête après un cours, chaque fois qu'il essayait de rentrer dans la salle, il se faisait expulser dans les graviers via une autre porte ! Il quitta vite le Japon pour rentrer en Angleterre.

Alan RuddockGuillaume Erard : Lors d'un entretien avec Henry Kono que nous avons eu il y a quelques temps, il nous a dit que dès le premier jour, il a su que ce que faisait O Senseï était différent de ce que faisaient les autres enseignants. Avez-vous eu la même sensation ?

Alan Ruddock :
C'était évident pour l'observateur un peu attentif qu'O Senseï faisait quelque chose qui ne correspondait pas à la pratique « normale ».

Guillaume Erard : Lorsque vous avez quitté le Japon après trois ans, qu'avez-vous fait ?

Alan Ruddock :
Je suis allé à Hong-Kong pour quelques mois, afin d'aider Virginia Mayhew à développer l'Aikikaï de Hong-Kong. Son dojo était vibrant et les pratiquants pleins d'enthousiasme. Les Chinois étaient très appliqués à apprendre. Elle est décédée l'année dernière aux Etats-Unis. C'était une personne merveilleuse et une enseignante incroyable.

Guillaume Erard : Vous êtes ensuite retourné en Irlande. Avez-vous fondé une fédération là-bas ?

Alan Ruddock :
Etant donné qu'au retour, je suis passé par Londres, j'en ai profite pour aller voir Chiba Senseï qui était en charge de l'Aïkikaï britannique à l'époque. Il m'emmena au pub et me paya une pinte de Guinness. Alors que nous étions attablés, il me confia que le vrai Aïkido n'était plus au Japon car tout le monde là-bas devenait bien trop doux. Je suis donc retourné à Dublin où je me suis retrouvé seul. J'ai monté un petit groupe d'Aïkido qui rassemblait un bon nombre de personnes. Pour la plupart, nous avions étudié le Karaté ensemble par le passé. Ce n'était en rien une fédération, juste un dojo. Il n'y avait aucune autre organisation en place en Irlande pour la simple raison qu'il n'y avait aucun autre pratiquant d'Aïkido dans ce pays !

Après un certain temps, j'ai du quitter l'Irlande pour trouver du travail en Angleterre. Je vivais à Londres, où j'ai vite compris que je suivais un chemin bien différent de celui « officiel » que les autres suivaient. J'avais passé trois ans à la source avec le Maître et je savais précisément ce que j'avais envie d'accomplir, même si je ne savais pas encore comment m'y prendre. J'ai donc ouvert un petit dojo à l'université où j'étudiais pour devenir instituteur.

Guillaume Erard : Vous avez ensuite déménagé sur l'Isle of Man.

Alan Ruddock :
J'ai fondé un groupe là-bas qui s'est pas mal développé. Quand les élèves ont demandé à passer des grades, je me suis affilié au groupe Aïkikaï en Angleterre. Cela a marché pendant plusieurs années, mais le sentiment d'appartenir à une organisation mondiale monumentale gérée comme une entreprise ne me plaisait pas.

J'ai donc quitté l'Aïkikaï pour fonder mon groupe, l'Aïki No Michi. C'est une organisation plutôt informelle où qui que ce soit, de n'importe quelle fédération ou style peut nous rejoindre afin d'étudier un Aïkido qui me semble proche de la simplicité essentielle de l'art du fondateur.

Guillaume Erard : Vous voyagez de plus en plus à l'étranger pour animer des stages, où allez vous en particulier ?

Alan Ruddock :
Je vais là où on m'invite, si les gens pensent que je peux apporter quelque chose. Je vais en particulier dans 4 ou 5 endroits en Irlande, à peu près autant en Angleterre et au Pays de Galles. Je me rends aussi pas mal en Pologne, Allemagne, Italie, Pays Basque, Portugal et aux Pays-Bas.

Alan Ruddock en PologneGuillaume Erard : Votre Aïkido étant assez différent de celui pratiqué à l'Aïkikaï, quel genre d'accueil recevez-vous de la part des gens qui vous voient pour la première fois ?

Alan Ruddock :
En général très positif. Evidemment mes idées ne plaisent pas à tout le monde. Certains aiment le « Casse-kido », moi je préfère l'Aïkido.

Guillaume Erard : Avec toutes ces années de pratique et votre séjour auprès d'O Senseï, vous êtes probablement l'un des Aïkidoka les plus expérimentés en Europe ; pourquoi êtes-vous si discret à ce sujet ?

Alan Ruddock : Tous les grands professeurs d'arts martiaux ont toujours eu des groupes plutôt restreints et ne passaient pas leur temps à promouvoir leur propre personne. Je ne suis pas un de ces grands maîtres et c'est une raison encore plus grande de ne pas trop gonfler mon ego. Les véritables ninja ne s'habillaient pas en pyjamas noirs et ne portaient pas des sabres a leurs côté, ils ressemblaient à n'importe qui d'autre...

Guillaume Erard : Vous avez passé des grades Aïkikaï jusqu'au 4e dan, puis vous avez passé le 5e et le 6e dan au Butokukaï. Pourquoi ?

Alan Ruddock :
J'ai rejoint le Butokukaï parce qu'une personne en Angleterre avait un club affilié à cette organisation. Le Butokukaï rassemble tous les arts martiaux japonais et O Senseï avait des liens avec le Butokukaï original. J'ai rencontré le directeur japonais lors d'un stage et j'ai ensuite passé mon 5e dan là-bas. Ils m'ont ensuite promu 6e dan. En fait, je me suis dit que comme tout le monde avait l'air préoccupé par les grades, il valait mieux jouer à ce petit jeu si je voulais qu'on me laisse faire ce que je voulais dans mon coin. Le seul grade auquel je porte de l'importance est mon Shodan que j'ai passe au Hombu Dojo à Tokyo. En général, je ne mentionne jamais mes grades mais on me pose parfois la question, comme aujourd'hui.

Guillaume Erard : Avez-vous toujours des contacts avec vos anciens collègues du Hombu dojo ?

Alan Ruddock : Je vois régulièrement Ken Cottier [NDLR : A présent 6e dan Aïkikaï Shihan en charge de l'Aïkikaï de Hong-Kong]. Je vois Henry Kono deux fois par an à l'occasion des stages que nous animons conjointement. J'ai quelquefois Joanne Shimamoto au téléphone. J'étais aussi en contact avec Virginia Mayhew avant qu'elle ne décède. Je n'ai aucun contact avec les autres.

Guillaume Erard : Passons à présent aux spécificités de votre enseignement. Pourriez-vous nous en donner les grandes lignes ?

Alan Ruddock :
J'essaie de montrer aux élèves la simplicité des techniques de base en essayant de suivre les principes Aïki tels que je les ai vus démontrés par le fondateur. Cela requiert un changement de point de vue si on veut vraiment comprendre. La difficulté est que nous essayons toujours de « faire » une technique alors qu'il ne faut au contraire rien faire à l'autre.

Guillaume Erard : C'est quoi le point de neutralité ?

Alan Ruddock :
Lorsque Henry Kono m'a parlé de ce qu'O Senseï lui avait dit a propos du fait que nous n'arrivions pas à faire ce que lui faisait : « Vous ne comprenez pas Yin et Yang » [voir l'article de Henry Kono], cela a résolu un mystère qui m'avait préoccupé pendant de nombreuses années. Votre attention ne devrait être ni sur Yin, ni sur Yang mais sur le point central où ils se rencontrent. C'est en fait la vision Chinoise de la chose : entre Yin et Yang, il y a un point de neutralité. Dans la description Ayurvédique [NDLR : médecine ancestrale originaire d'Inde] du mouvement, il y a un positif, un négatif et un neutre. Cette vision alternative d'une situation peut donc ouvrir de nouvelles possibilités à ceux qui sont perplexes par le fait de devoir se trouver dans un endroit « sans nom » ou « vide ».

Alan RuddockGuillaume Erard : Qu'en est-il de cette histoire de Singe a laquelle vous faites souvent référence ?

Alan Ruddock :
C'est l'histoire chinoise [NDLR : Saiyūki (西遊記) en Japonais] d'un prêtre voyageant pour trouver la vérité en compagnie de ses amis Monkey, Pigsy et Sandy. C'est en fait une métaphore pour les conflits entre les différentes émotions qui se passent dans notre esprit. L'intérêt de cette histoire pour l'Aïkido est que le prêtre doit être capable de se trouver sur le point central. Il doit employer Monkey, Sandy et Pigsy de façon appropriée.

Guillaume Erard : Pourquoi est-ce important de ne pas chercher à « changer » notre partenaire ?

Alan Ruddock : Pour la simple raison qu'une fois que l'on a changé quelque chose, on ne se trouve plus sur le point central et qu'on donne des informations [NDLR : sur nos appuis, nos intentions...] a Uke, qu'il pourrait utiliser contre nous.

Guillaume Erard : Vous n'aimez guère les postures et les positions larges, pourquoi ?

Alan Ruddock :
La posture est importante, on doit se tenir debout pour bouger. Par contre, les autres notions de postures et de positions empêchent les mouvements naturels et réduisent notre champ d'action, nous empêchant de rester sur le point de neutralité. Elles nous encouragent aussi à « faire » quelque chose a Uke, le forcer dans une technique et vers le tapis. C'est pour moi le Smashkido !

Guillaume Erard : Vous dites souvent : « n'utilisez pas vos mains, utilisez vos pieds ». Qu'est-ce que cela veut dire ?

Alan Ruddock :
C'est juste utile pour faire comprendre aux gens l'importance du déplacement par rapport au travail des mains. Quand vous poussez une voiture pour la faire démarrer, vos mains ne vous servent qu'à être en contact avec la voiture mais c'est vos jambes qui exercent la poussée.

Guillaume Erard : Vous ne regardez pas toujours votre partenaire, pourquoi ?

Alan Ruddock :
Si vous « regardez » quelque chose, vous y êtes attaché. Au contraire, si vous vous contentez de « voir » au travers d'une fenêtre, votre esprit est libre. Regarder, c'est réduire le nombre d'informations arrivant à votre conscience. Vous récupérez plus d'informations sur ce que vous regardez mais vous perdez beaucoup de ce que vous pourriez voir depuis le même point de vue. En termes d'Aïkido, la vision périphérique est plus importante lorsqu'on doit faire face à plusieurs assaillants.

Alan Ruddock à GalwayGuillaume Erard : Je ne vous ai vu enseigner les armes qu'une seule fois et vous l'avez fait en nous mettant uniquement les poignées de bokken dans les mains ! Qu'est-ce que vous cherchez à montrer en faisant cela ?

Alan Ruddock :
Que l'arme n'est qu'une extension du corps. Comme je l'ai dit précédemment, une kalachnikov ou une poêle à frire ne sont utiles que si vous bougez votre corps correctement. Dans la leçon que vous décrivez, le bokken servait juste à indiquer la ligne droite qu'il fallait suivre pour faire le mouvement.

Guillaume Erard : L'atmosphère durant vos cours est plutôt détendue et informelle. La discipline et le strict respect de l'étiquette ne sont-ils pas importants ?

Alan Ruddock :
De bonnes manières sont suffisantes afin de montrer que vous respectez votre enseignant. Si vous n'aimez pas ce qu'il fait ou que vous avez compris quelque chose et pas lui, il suffit juste de quitter le dojo en silence et ne pas revenir. J'essaie de délivrer un message simple, qui est en même temps très difficile à comprendre si on a l'habitude d'un Aïkido classique et strictement régulé et hiérarchisé. Je ne veux pas faire de fausse modestie en disant que tous les styles se valent. Si je pensais cela, je ne me serais pas démarqué. Après, on aime ce que je montre ou pas, je n'en suis pas le juge. Je m'efforce de rester fidèle à ce que j'ai vu au Japon il y a tant d'années, aussi bien sur le fond que la forme. Là-bas l'atmosphère était très relaxée et l'apprentissage agréable. Je me souviendrai toujours de Maître Ichibashi qui m'a dit un jour : « Souvenez-vous que toutes ces choses, comme se tenir à genoux et saluer, appartiennent à la tradition japonaise, pas à l'Aïkido. Quand vous rentrerez chez vous, vous devrez enseigner l'Aïkido de votre propre façon ».

Guillaume Erard : Nous avons récemment publié une interview de Henry Kono ainsi qu'un article où il explique sa façon de faire de l'Aïkido. Quel est votre relation avec lui et que pensez-vous de ce qu'il démontre ?

Alan Ruddock :
Lorsque nous étions au Japon, nous étions très proches. Il avait l'habitude de venir dans ma chambre après les cours pour manger du bacon et des œufs, ce qu'il estimait être de la vraie nourriture (rires) ! En tant que Canadien, il aimait bien manger à sa faim. Lorsqu'il a quitté le Japon, je suis resté au Hombu dojo pour encore un an. Je ne l'ai pas revu jusqu'à 1995. C'est au téléphone qu'il m'a parlé de sa recherche sur le Yin et Yang et de ce qu'O Senseï lui avait dit a ce sujet. J'ai l'ai donc invité chez moi pour qu'il me montre ce que la phrase d'O Senseï signifiait pour lui.

Alan Ruddock à GalwayGuillaume Erard : En quoi est-ce que cela corrélait votre propre recherche ?

Alan Ruddock :
Cela résolvait totalement le mystère de l'Aïkido d'O Senseï. Tout devenait clair. Lorsque vous avez cherché toute votre vie, une réponse si simple et si évidente est inattendue.

Guillaume Erard : Pour finir, quel message voudriez-vous adresser aux jeunes aïkidokas qui lisent cette interview ?

Alan Ruddock :
Le message que je voudrais adresser est que ce que l'on voit souvent pratiquer aujourd'hui comme de l'Aïkido n'est pas ce que j'ai vu faire par le fondateur. C'est devenu plein d'autres choses. Trop de complications et additions non nécessaires à l'essence de cet art ont été faites. Pourtant, ceux qui cherchent trouveront, s'ils arrivent à sortir du moule, un secret très simple et incroyable !
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Pour en savoir plus:

Interview avec henry Kono



 
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