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Cyril Lagrasta - Dublin

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Entretien avec Cyril Lagrasta, dirigeant du Dublin Aikikai
Écrit par Guillaume Erard   
Samedi, 19 Avril 2008 00:24
Cyril LagrastaL'homme que nous vous présentons fait partie de ces individus, qui, par leur travail acharné, œuvrent pour la diffusion d'une certaine conception de l'Aïkido. Cyril Lagrasta (4e dan) est l'un de ces pratiquants qui ont quitté la France et créé une organisation à l'étranger afin d'enseigner l'Aïkido qui leur tient à cœur, dans des conditions souvent bien moins propices que celles que l'on trouve en France. Cyril vit actuellement en Irlande, où il a fondé seul le Dublin Aïkikai Aïkido (DAA) voilà plus de dix ans. Petit à petit, le groupe a grandi à force de travail et avec l'appui bienveillant de quelques techniciens de la FFAAA. Le DAA est à présent l'une des plus importantes et dynamiques organisations sur le territoire Irlandais. Portrait d'un pionnier...

Guillaume Erard : Comment avez-vous découvert l'Aïkido?

 

Cyril Lagrasta : A l'âge de 17 ans j'ai voulu pratiquer un art martial. Après avoir assisté à un cours d'Aïkido sur le domaine universitaire de Grenoble je me suis dis que c'était ce que je voulais faire. J'avais déjà pratiqué le Judo étant plus jeune pendant 3 ans.

G.E. : Pourquoi l'Aïkido?

C.L. : Au début ce fut le coup de foudre, inexplicable. C'est probablement l'aspect esthétique qui m'a captivé. Les chutes et la tenue avec le hakama m'ont impressionné. L'Aïkido m'a paru différent du reste et en même temps dynamique et plein de vitalité. En parallèle et toujours à la Faculté de Grenoble j'ai fait 2 ans de Savate.

G.E. : Avez-vous pratiqué dans une autre fédération que la FFAAA lorsque vous étiez en France?

C.L. : Non, uniquement après avoir quitté la France

Cyril Lagrasta and Michael O'DonovanG.E. : Qui sont les enseignants qui ont eu le plus d'influence sur votre pratique ?

C.L. : Beaucoup m'ont influencé tout au long des années. Je dirais principalement Bruno Matthis et Philippe Gouttard. Eric Matton et John Rogers (directeur technique de l'Irish Aïkido Federation) ont également eu un impact significatif sur mon apprentissage. Christian Tissier est celui qui m'a inspiré et donné un idéal à suivre.

G.E. : Que cherchez-vous à développer dans la pratique de l'Aïkido ?

C.L. : Chaque année cela change. Je mûris, ma vision de la vie change et donc, mon Aïkido aussi. Aujourd'hui, tout en cherchant un équilibre personnel dans la pratique, j'essaye de rendre mes élèves heureux sur le tapis et dans leur pratique. Je pense que je développe en ce moment un Aïkido qui reflète de plus en plus mon caractère, mes sensations, mes perceptions etc. Ceci en consolidant les bases apprises par le passé. L'important est de réussir à aider mes élèves à progresser et par la suite, leur permettre de s'épanouir pour suivre leur propre chemin dans la pratique.

G.E. : Pourquoi êtes-vous venu vous installer en Irlande?

C.L. : Une Irlandaise (rires)

G.E. : Je vois... Fut-il facile de trouver un Dojo? Y avait-il beaucoup d'organisations?

C.L. : Et bien, pas grand-chose... J'avais obtenu une seule adresse ! Après avoir assisté à un cours là-bas, j'ai été très choqué de découvrir qu'un Aïkido puisse être si différent de celui que je connaissais depuis presque 6 années. J'ai d'ailleurs arrêté de pratiquer pendant 5 mois suite au choc provoqué par cette expérience...

G.E. : Qu'est-ce qui a provoqué ce choc ?

C.L. : Une ambiance très rigide, un dynamisme inexistant, une atmosphère presque apparentée à une secte et son gourou... Ceci dit, l'enseignement, qui était très strict et structuré, m'a tout de même ouvert les yeux et permis de progresser au niveau de la structure et des positions de bases. Heureusement, j'avais déjà assimilé antérieurement une certaine liberté du mouvement dans la pratique, ce qui m'a aidé à ne prendre que le meilleur de ce qui m'était présenté.

G.E. : Avec quels enseignants avez-vous pratiqué là-bas?

C.L. : Principalement John Rogers, et aussi plusieurs stages avec Kanetsuka Sensei (représentant de l'Aïkikai en Angleterre NdlR).

G.E. : Vous avez ensuite ouvert un Dojo indépendant de l'Irish Aïkido Federation, était-ce facile d'intéresser les Irlandais à l'Aïkido?

C.L. : Non ce n'était pas facile et c'est toujours le cas aujourd'hui ! Les mentalités changent avec l'arrivée d'étrangers par dizaine de milliers, mais le milieu des arts martiaux reste un environnement très macho en Irlande. Le gouvernement ne subventionne rien et il n'existe que quelques dojos permanents dans Dublin. La majorité est dans des garages, des clubs de gym, ce qui n'aide pas à redorer le blason de toutes ces disciplines. De plus, l'Aïkido reste inconnu et la plupart des Irlandais ne sont pas encore prêts mentalement à embrasser sa philosophie.

G.E. : Pour quelles raisons ?

C.L. : En Irlande l'influence Anglo-saxonne est grande. L'Etat ne promeut que très peu les arts martiaux, tout comme en Angleterre. En France, on a un Dojo presque dans chaque village avec un concierge qui s'en occupe et des tapis permanents changés régulièrement. Les coûts en France sont autour des 150 à 250 Euros l'année en moyenne pour pratiquer, alors qu'en Irlande il n'y a rien en-dessous de 500 Euros l'année. Les arts martiaux ont encore l'image du gars musclé qui lève la jambe derrière la tête et qui est champion universel, du monde, de l'univers... (rires). De plus, même dans le contenu des cours c'est encore des pompes, des abdos, des muscles et savoir qui est le plus fort. Forcément, l'impact sur les femmes n'est pas très positif et leur participation reste très limitée. Certes, les mentalités changent, mais avec environ 500 pratiquants d'Aïkido en Irlande (tous styles confondus), leur nombre reste très faible. Promouvoir l'Aïkido dans des petites salles parfois vieilles et presque insalubres n'aide pas du tout, évidement... En Irlande le sport n'est pas aussi ancré dans la société chez les jeunes qu'il l'est en France. A l'école il y a très peu d'activités sportives et cela surtout parce qu'il y a très peu de gymnases, piscines et autres installations. J'ai souvent remarqué que les étrangers assimilaient plus vite les chutes et autres mouvements que les Irlandais pendant les cours, car en France et sur  le continent en général, nous passons par une éducation sportive très riche dès le plus jeune âge. On a donc de meilleurs outils pour l'apprentissage de n'importe quelle discipline sportive.

Cyril pendant un cours a Dublin

G.E. : Recevez-vous des subventions de l'état pour ce type de pratique?

Non, les arts martiaux, en particulier ceux à caractère non-compétitif, ne reçoivent aucune subvention. Les sports privilégiés sont le foot le rugby ainsi que les sports gaëliques (Hurling et Gaellic Soccer NdLR). Nous devons louer notre propre salle qui a un coût avoisinant entre 4000 et 6000 euros par an minimum, juste pour quelques plages horaires dans la semaine. Les tatamis doivent être également achetés avec notre propre argent. Il nous faut d'ailleurs les mettre en place avant chaque cours et les ranger à la fin. On comprendra qu'il faut donc être particulièrement motivé pour faire de l'Aïkido en Irlande...

G.E. : Pourquoi avez-vous quitté l'Irish Aïkido Federation?

C.L. : Pour diverses raisons. C'était surtout un besoin de retrouver mes racines en Aïkido et l'envie de diffuser un autre « style » en Irlande.

G.E. : Avez-vous gardé des contacts avec M. Rogers ?

C.L. : Très peu mais l'entente reste cordiale. Nous offrons chacun un Aïkido différent même si l'origine Aïkikai reste identique.

G.E. : N'était-ce pas un pari impossible pour un jeune home d'une vingtaine d'années d'ouvrir un Dojo sans aucun soutien dans un pays étranger?

C.L. : Pas facile du tout surtout quand on est seul et que tout doit être construit depuis la base.

Cyril LagrastaG.E. : Pourquoi un retour à un Aïkido à la française ?

C.L. : Une bouffée d'oxygène, un bien être, de la vitalité, du mouvement. Pour un Aïkido plus avant-gardiste, réfléchi et techniquement en constante évolution. C'est à dire pas piégé dans la pratique des années 60...

G.E. : Vous n'êtes pas professionnel de l'Aïkido. Le voudriez-vous ?

C.L. : Non pas du tout. Le travail me permet de créer un équilibre et de maintenir une  distance saine vis-à-vis de l'Aïkido. Etre professionnel nécessite également une présence 100% du temps pour l'Aïkido. J'aime beaucoup faire d'autres activités sportives la semaine et être disponible dans ma vie privée.

G.E. : A la différence de la France, l'état ne gère pas les grades, qu'en pensez-vous ?

C.L. : Tous les systèmes ont leurs failles. En France, passer des grades avec des personnes venant de l'autre bout du pays et possédant une pratique assez différente est un vrai challenge. En Irlande, on en est aux balbutiements des grades au sein de notre groupe. Les choses avancent certes, mais on est très loin d'un système français. L'état ne reconnaît rien et il n'existe aucun diplôme pour enseigner donc n'importe qui peut faire n'importe quoi. Heureusement notre lien avec la France nous permet de maintenir un standard aussi élevé que possible.

G.E. : Que pensez-vous de la situation en France en ce moment, en termes d'union des fédérations ?

C.L. : C'est une bonne chose car on apprend tous à mieux se connaître.

G.E. : Vous voyagez souvent pour participer à des stages. Quels experts suivez-vous plus particulièrement ?

C.L. : Philippe Gouttard principalement et aussi Christian Tissier. Etant donné que je voyage beaucoup, j'ai eu l'occasion de pratiquer dans de nombreux dojos à travers le monde. De San Francisco à Vancouver, puis Montréal, Bangkok, Hanoï, Wellington, Melbourne, Chicago, Buenos Aires etc. J'essaie de garder l'esprit ouvert !

Cyril LagrastaG.E. : Parlons à présent de votre fédération, le Dublin Aïkikai Aïkido. Combien de membres avez-vous? Combien de dojos?

C.L. : Nous avons 4 dojos et notre effectif se situe autour des 120 personnes

G.E. : Comment faites-vous pour les passages de grades?

C.L. : Avec l'aide de Philippe Gouttard et le soutien de Christian Tissier, nous organisons les passages de grades en Irlande. C'est un vrai challenge à relever et nous essayons de maintenir le meilleur standard possible, même si nos élèves n'ont pas la chance de pouvoir faire autant de stages que les pratiquants en France qui bénéficient d'un grand nombre d'experts présents sur le territoire.

G.E. : Vous êtes l'organisation la plus active en Irlande en termes de stages. Qui invitez-vous en particulier ?

C.L. : Nous recevons régulièrement Philippe Gouttard, Luc Mathevet et Marc Bachraty . Nous avons eu la chance d'avoir vu des gens comme Ellis Amdur, Christian Tissier , Frank Noël, Philippe Orban , Yamina Khodja et Bruno Mathis nous rendre visite également.

G.E. : On a entendu dire à Aïkidoka Magazine que vous avez organisé un événement de taille en juin dernier. Quelles implications est-ce que cela a eu pour votre école?

C.L. : En effet !  Un évènement qui a confirmé et consolidé nos 11 années d'existence fut la venue de Christian Tissier à Dublin . Plus de 150 personnes ont participé, ce qui est une première en Irlande ! Cela prouve aussi que l'on peut arriver à rassembler les pratiquants des différents courants sur un même tapis et j'espère que nous pourrons réitérer cette rencontre. Evidemment, je parle d'une reconnaissance de notre travail depuis 11 années, mais aussi de celui des enseignants qui viennent nous aider régulièrement. Cet évènement souligne aussi les liens qui nous lient avec la FFAAA et qui existent depuis le début.

G.E. : Il y a actuellement deux groupes officiellement reconnus par l'Aïkikai en Irlande. Ne songez-vous pas à proposer le vôtre?

C.L. : En effet, mais uniquement dans l'optique de faire reconnaître le groupe au niveau national et international, de lui assurer un statut qui lui permettra politiquement et techniquement de se maintenir à une bonne place quoiqu'il advienne. Notre priorité actuelle est la pratique, et la progression en maintenant une bonne qualité de travail sur les tapis.

G.E. : Vous organisez des échanges avec les autres fédérations. Pensez-vous qu'il est important de faire en sorte que vos élèves découvrent des formes d'Aïkido différentes de la vôtre?

C.L. : Absolument ! Et surtout lorsqu'ils ont atteint un niveau suffisant pour analyser sereinement ce qu'ils recherchent dans la pratique et dans quelle direction ils veulent aller.

G.E. : Songeriez-vous à une unification des fédérations comme en France?

C.L. : En commençant sur des bases égalitaires entre les différents groupes, c'est une éventualité. Cependant la différence entre nous est parfois encore plus grande qu'avec d'autres disciplines des arts martiaux...

G.E. : Vous avez récemment ouvert un nouveau Dojo ; l'Aïkido est-il en train d'exploser en Irlande?

C.L. : Exploser c'est un grand mot... Il y a certes un certain développement dans le nombre de dojos, mais je ne suis pas sûr que la qualité soit présente partout. De plus, le nombre de pratiquants a aussi augmenté car des milliers d'étrangers sont venus s'installer en Irlande assez récemment.

G.E. : Merci M. Lagrasta, un mot pour la fin?

C.L. : Beaucoup de clubs basés à l'étranger suivent la mouvance française d'Aïkido. Tous sont peu médiatisés alors que leur nombre ne cesse de grandir. Il est grand temps que l'on ait la possibilité d'entendre parler d'eux. En France, les magazines spécialisés ont rarement tendance à parler de nos efforts, alors que nous participons au développement de l'Aïkido hexagonal. Aïkidoka Magazine est d'ailleurs le premier magazine à nous avoir donné l'opportunité de nous exprimer à ce sujet et je les en remercie. Pour conclure, nous tenons à remercier tous ceux qui nous ont aidé à faire grandir notre petite fédération. Particulièrement tous les enseignants qui nous ont rendu visite et tous les pratiquants qui se sont déplacés jusqu'en Irlande pour assister à nos stages. Nous espérons vraiment continuer à voir venir les pratiquants français sur les tatamis irlandais!

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En savoir plus:

Le site du Dublin Aikikai Aikido



 
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